
LA VIE DE SAPPHO
Nous
l’avons dit dès le début de ce texte,
il est bien difficile de parler
de la vie de Sappho car si depuis l’origine il a
été beaucoup écrit sur
elle, en vérité nous ne savons que
très peu de choses.
De
plus, pour ne rien arranger, depuis le V°siècle av
JC, à Athènes même,
où s’est instauré une époque
de mœurs pudibondes, et jusqu’à nos
jours,
la vie de la « reine » de Lesbos a
été copieusement
interprétée au gré
des idéologies politiques et religieuses. De plus il est
vraisemblable
que beaucoup de documents qui auraient pu nous éclairer ont
été
détruits : au 11°siècle de notre
ère des poésies inédites de Sappho
furent brûlées à Rome place Saint
Pierre. Certains chercheurs
prétendent même que des originaux de ses oeuvres
seraient encore dans
les archives secrètes du Vatican.
Donc au niveau des sources
historiques dignes de foi, sont connues :
-
Les Marbres Pariens appelés aussi Chronique de Paros et
provenant
peut-être de l'île grecque de Paros. Ils furent
gravés en 264 et 263
av. J.-C par un auteur anonyme. Bien que leurs traductions
diffèrent,
elles nous donnent une seule indication de date qui nous confirme le
fait que Sappho fut bien exilée en Sicile vers 593 av JC.
- Le
Dictionnaire de Suidas est un recueil biographique datant du Xe
siècle
de notre ère, mais selon les traductions il y aurait deux
Sappho, ce
qui n’arrange rien.
- Le papyrus d’Oxyrhinchos
datant du II° et III°
siècles de notre ère, découvert en
Haute Egypte en 1887. Ce ne sont en
fait que des fragments de papyrus, qui confirment, pour partie, les
données du dictionnaire de Suidas, mais là encore
on se perd en
conjectures en fonction des traductions.
Voici donc, sans aucune certitude, ce
que l’on peut écrire sur Sappho avec beaucoup de
précautions.
Elle
serait née vers 612 à Eresos, petite ville de
Lesbos. Son père se
nommait Skamandronymas (on cite d’autres noms) et sa
mère Cleïs (qui
peut aussi s’écrire Kleis). On sait
qu’elle eut trois frères :
Erigyios, Larichos, Charaxos et qu’elle était
encore enfant lorsque
toute la famille vint s’installer à
Mytilène capitale de l’île. Il
n’est pas exclu qu’ils fussent d’origine
phénicienne.
Nous savons
également qu’il s’agissait de gens
appartenant à l’aristocratie et
qu'ils étaient vraisemblablement propriétaires de
terres.
Il
convient de préciser de suite que Lesbos est, dans le monde
grec, une
sorte de petit paradis, bien qu’étant sous
l’hégémonie
d’Athènes.
La
terre volcanique produit à foison des fruits, de
l’huile et surtout un
vin renommé dans toute la sphère antique. On y
exploite aussi le très
beau marbre bleu de Lesbos qui est utilisé en particulier
pour faire
des vases.
La
sérénité de la vie à Lesbos
est propice aux activités
spirituelles et les arts, ainsi que la philosophie, sont pratiques
courantes. La poésie s’épanouit avec
Terpandre, Alcée, Leschez et des
lettrés comme Théophane, Théopraste et
bien d'autres comme le
navigateur Arion.
Contrairement à la
Grèce continentale, la
révolution plébéienne qui amena les
tyrans au pouvoir a eu moins
d’importance et les femmes y jouissent d’une
beaucoup plus grande
liberté qu’à Athènes.
Lesbos la douceur de vivre
"Là,
tout n'est
qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté"
(Baudelaire
: L'invitation au voyage)
Malgré
tout il y aura bien un pouvoir tyrannique à
Mytilène.
Mais
qui a exilé
Sappho, est-ce Myrsilos ou bien Pittacos ? Y-a-t-il eu deux exils
l’un à Pyrrha,
l’autre en Sicile, et à quelles dates ? Ces
questions et bien d’autres sur
cette période de la vie de Sappho sont actuellement sans
réponse basées sur des
faits historiques incontestables.
Quoiqu’il
en soit, il
n’y a aucun doute : ces faits se sont passés alors
que Sappho devait avoir
16/18 ans et sa communauté de filles n’existait
pas encore, le bannissement ne
peut donc avoir que des raisons politiques. D’autre part
Pittacos, qui est
reconnu comme l’un des sept sages de la Grèce
antique, n’avait aucune raison
d’en vouloir à notre poétesse, alors
que son ami Solon, archonte d’Athènes à
la
même époque, la couvrait de louanges et avouait,
après avoir entendu la lecture
d’un de ses poèmes : « mon
désir est de l’apprendre et de mourir ensuite
».
Ce
que l’on sait avec
quelques certitudes c’est qu’elle fut
éloignée de Lesbos durant une période
de
cinq ans au cours de laquelle elle épouse
Kerkôlas, riche marchand de l'île
d'Andros qui est tout au sud de la mer Egée.
Détail amusant andros en
grec veut dire « homme », cherchez
l’erreur ! On pourrait calculer qu’alors
Sappho était âgée de 23/25 ans.
Le
dénommé Kerkolas au
bout de trois années de mariage eut la bonne idée
de mourir mais outre une
jolie fortune il avait donné à Psappha une fille
qu’elle nomma Cleïs comme
l’était sa propre mère : «
j’ai une petite fille qui ressemble à une fleur
d’or ; je n’échangerais pas ma
Cleïs bien-aimée contre toute la Lydie, et pas
même contre Lesbos que j’aime tant ».
Cela
a été dit et redit
physiquement Sappho n’était pas une
beauté, tout du moins selon les canons de
l’esthétique grecque de
l’époque : petite et frêle, ses cheveux
et ses yeux
étaient noirs et son teint foncé plaisait peu aux
hommes.
Par
contre tout le
monde s’accorde pour dire qu’elle était
d’une intelligence extrêmement
brillante et que sa nature passionnée la rendait
très attirante à tel point que
son confrère en poésie Alcée en fut
follement amoureux. Plutarque dira d’elle :
« ses paroles étaient de feu »
Tout
ceci incite donc à
penser que très jeune Sappho s’engagea dans la
lutte contre la tyrannie, le
pouvoir personnel, et pour changer le statut des femmes dans le paysage
politique qui se profilait à la fin du VII°
siècle dans le monde hellénique sur
le modèle d’Athènes. Cette implication
dans la vie de la Cité se fit également
par ses frères Larichos échanson au
prytanée de Mytilène et Charaxos, riche
homme d’affaire qui courait le monde et à qui elle
reprochait sa liaison en
Egypte avec la courtisane Doricha. D'autre part, son ami et amoureux
transi le
poète Alcée, menait une lutte acharnée
contre le pouvoir ; il sera d'ailleurs
semblablement exilé.
Il
semble donc évident
qu’elle fonda son institution au moment de son retour
à Mytilène, cette
création demandant sûrement un investissement
financier important qu' elle put
effectuer grâce à l’héritage
de son mari.
En
réalité Sappho se
considérait comme "mousopoulos"
c’est à dire "consacrée
pour le service des muses" de façon tout
à fait désintéressée.
Il
faut de suite tordre
le cou à une erreur commise depuis des siècles :
l’institution que créa Sappho
n’est pas une école, c’est en grec une «
thiase ».
C’est
à dire une sorte
de communauté réunissant des personnes ayant des
idées, des croyances et des
goûts communs dans le but de les faire évoluer et
de les défendre; il s’y
inclut évidemment une forme d’éducation
et l’apprentissage des moyens
nécessaires à la réalisation de
l’objectif.
Ces
thiases avaient été
importantes à Athènes et surtout à
Sparte au siècle précédent, avec
souvent un
caractère religieux.
La
« maison des
servantes des Muses", comme nommait Sappho sa
communauté, n’a jamais
eu comme objectif de former des jeunes filles riches pour
qu’elles fussent
ensuite enfermées dans "l'oïkos"
et deviennent de bonnes
épouses à la sauce grecque, bien au contraire.
Et
puis autre élément
indubitable c’est Aphrodite, déesse de
l’Amour, qui est choisie comme
protectrice de cette institution. Bien sûr on y enseignait
l’écriture, la
lecture, le théâtre, la poésie, la
musique et la danse, mais tout cet
enseignement avait comme but unique de glorifier la beauté
de la femme et son
corollaire, l’amour.
Il
est évident que cet
attachement et cette vénération de la
déesse de l'Amour démontre à
l’évidence
une certaine forme de croyance au sens religieux de la Grèce
homérique.
La
première poétesse du
monde est déjà très connue dans les
territoires antiques et les disciples
viennent souvent de loin : Anagora de Milet, Gongyla de Colophon,
Eunica de
Salamine, Damophila de Pamphylie.
Il
n’est pas exclu de
plus que, comme dans les cercles d’hommes aux pratiques
pédophiles, les amours
homosexuelles aient eu une signification initiatique et spirituelle. On
peut,
sans crainte de se tromper, dire que des liaisons se continuaient entre
les
jeunes filles dans la vie de tous les jours.
Et
puis semblablement,
la « maîtresse » tomba amoureuse de
certaines de ces élèves : Anactoria,
Mnasidice, Atthis ou bien encore Erinna, la mystérieuse
poètesse de Telos morte
à 19 ans. Cependant, nous verrons plus loin que ces
amours-là ne ressemblent en
rien à la pédophilie masculine.
Mais que sont devenues ces vierges
souveraines ?
La
vie est douce dans la « maison des servantes des Muses
» et l’on s’aime
et s’instruit dans le culte d'Aphrodite au sein d'une nature
luxuriante
dont la grâce presque charnelle
n’échappe pas à Sappho, en voici pour
preuve l’Ode à la Rose que
j'ai ainsi illustrée:
"S’il fallait une reine aux
filles du printemps,
Jupiter eût choisi la rose :
Voyez-la qui sourit, vermeille et demi-close ;
C’est l’œil des prés fleuris,
c’est l’amour de nos champs.
Son sein épanoui parfume le zéphire,
Son charme s’insinue au fond de notre cœur ;
Il y répand une douce chaleur ;
C’est la volupté qu’on respire."
Au
sujet de la thiase de « la maison des servantes des muses
» à Mytilène,
j’ose dire, au risque de faire crever d’apoplexie
les adeptes des
cénacles historico-hellèniques, que cette forme
de communauté de femmes
se retrouvera au Moyen Age et même jusqu’au
17° siècle en Europe
occidentale (Elbingen, Fontevrault et Chelles par exemple).
Puisque
nous avouons ne pas en savoir beaucoup plus sur la vie de Sappho nous
arrêterons cette évocation mais seulement
après avoir dénoncé avec
véhémence l’un des plus grands
mensonges de l’Histoire.
Nous l’avons
dit, à la fin du VI° siècle la tyrannie
bourgeoise s’installe à Athènes
et comme d’habitude pour faire oublier qu’elle
n’est constituée que de
parvenus qui tiennent leur puissance de l'argent, elle instaure la
rigueur des mœurs, croyant ainsi acquérir la
pérennité.
Ne
sourions pas, ce fut la même chose au 19°
siècle en France et l’on
verra que ces deux époques quoique
éloignées de quelques 2500 ans
reprennent, au sujet de Sappho, les mêmes mensonges.
Sappho
est donc à cette époque brocardée de
tous côtés, elle représente la
liberté non seulement sexuelle mais aussi citoyenne pour les
femmes, ce
qui va à l’encontre des idées du jour.
Les attaques contre elle sont
insidieuses, ainsi le mot hétaïrai
qui en grec antique voulait dire « compagnes » et
qu’utilisait Sappho
pour parler de ses disciples à la thiase, sert
désormais à désigner,
par dérision, les courtisanes, et en fait des
prostituées.
Et
puis pour parfaire la destruction de la 10° muse,
Ménandre le
chansonnier-poète d’Athènes lui invente
un amour impossible avec le
jeune Phaon, dont au passage on ne trouve aucune trace dans
l’histoire
ancienne, sinon une pièce du poète Cratinos
vivant à la même époque et
qui raconte les aventures d’un héros mythique
dénommé Phaon qui aurait
été amoureux d’Aphrodite.
Il
fallait bien trouver une morale finale conforme aux bonnes
mœurs en
contrepartie de cette incroyable histoire de Lesbos et ramener la
brebis égarée dans le giron de
l’hétérosexualité.
La calomnie
s’étend et l’on brode de plus en plus,
jusqu’à inventer de toute pièce
le suicide de Sappho à Leucade parce que le
dénommé Phaon ne répond pas
à ses avances.
Mais, diantre, pourquoi Sappho,
même folle d’amour,
aurait-elle fait le tour de la Grèce pour aller se suicider
dans la mer
Ionienne ?
L’explication est tellement
simple qu’elle en semble
absurde. Depuis des temps immémoriaux, dans la
Grèce antique, on
racontait qu’en sautant du rocher de Leucade (200
mètres au-dessus du
niveau de la mer) on guérissait du mal d’amour.
Voilà comment, par
petits morceaux, rajoutés benoîtement les uns aux
autres, s’invente en
partant d’une rumeur, une légende destructive.
« Médisez,
médisez il en restera toujours quelque chose »
c’est bien le cas !
En
effet quelques 500 ans plus tard Ovide le poète latin,
chantre de
l’hétérosexualité, reprend
cette calomnie odieuse et la pérennise
définitivement.
Et
c’est ainsi que l’on arrive au 19°
siècle français dont nous avons
déjà
remarqué l’étrange ressemblance avec le
V° siècle athénien par la prise
du pouvoir par les « culs-bénis »
défenseurs inconditionnels de la
morale bien-pensante.
Le summum sera atteint par le peintre
Gustave Moreau ( 1826-1898) qui nous livre un véritable
« diaporama »
du suicide de Sappho à Leucade.
En dernière partie de
cette
évocation de la plus grande poétesse lyrique de
tous les temps, nous
avons l’intention de faire un recueil iconographique mais il
est bien
évident que ces œuvres délirantes du
peintre symboliste en seront
exclues.
Pour
conclure ce bien triste épisode voici ce que Sappho disait
de la mort :" Mourir est un mal : les dieux en ont ainsi
jugé ; sinon ils mourraient."
Tout est dit dans cette courte
"sentence".
Certains
auteurs pensent que Sappho mourut simplement de vieillesse comme
semblent en témoigner ces lignes écrites de sa
main à ses disciples: "Ne
voyez-vous donc pas que ma peau est plissée par
l'âge et que mes
cheveux noirs sont devenus des cheveux blancs ? Aussi
sûrement que la
nuit étoilée succède à
l'aurore aux bras de rose et obscurcit jusqu'aux
extrémités de la terre, la mort guette tout ce
qui vit et finalement
parvient toujours à s'en emparer".
Il
y aurait bien sûr encore beaucoup de choses à
écrire sur ce que l’on a
dit de Sappho au cours des siècles mais, nous nous
arrêterons là
n’ayant aucunement le souci d’être
exhaustive sur le sujet.
Le prochain chapitre sera
consacré à son œuvre et à
son message sapphique.
Enfin
pour terminer par une note d'espoir voici un très beau
tableau
d’Alphonse OSBERT (1857 – 1939 )
représentant Sappho tenant sa lyre
entourée de ses tendres amies et qui s’intitule «
Soir dans l’Antiquité ».
Après les calomnies
précédentes il était bon de retrouver
la sérénité de Lesbos.
Je me suis permise de lui
donner une
autre légende…… !
"Sappho
pardonne leur ils ne savent pas ce qu'ils font!"
Pour
la beauté et la parfaite logique du texte nous avons
été amenées à
publier des écrits et des oeuvres d’artistes en
indiquant, chaque fois
que cela était possible, les noms d’auteurs et les
renseignements en
notre possession.
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rappelons que nous n’avons aucun objectif mercantile mais
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