Quand Monsieur Todorov...

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Quand Monsieur Todorov...

Message par ancolie_sous la pluie le Mar 20 Mar 2007, 13:38

... explique au petit Nicolas en quoi l'idée d'un "ministère de l'immigration et de l'identité nationale" est inepte. C'est clair, net et impeccable. De l'intelligence qui réjouit.

Un ministère indésirable dans une démocratie libérale, par Tzvetan Todorov
LE MONDE | 16.03.07 | 14h01 • Mis à jour le 16.03.07 | 15h42

Dans son roman 1984, Orwell décrit plusieurs ministères institués dans le pays totalitaire Océania : le ministère de la vérité, celui de la paix, de l'amour, de l'abondance. Nicolas Sarkozy, candidat à la présidence de la République, vient d'allonger cette liste en promettant de créer, s'il était élu, un "ministère de l'immigration et de l'identité nationale". Orwell précise que les nouveaux ministères sont désignés en "novlangue" par des abréviations : Miniver, Miniamour, et ainsi de suite ; c'est à cette série qu'appartiendrait le nouveau Minident.

Pourquoi jugeons-nous indésirables les ministères imaginés par Orwell ? Non parce que nous sommes contre la vérité ou l'amour. Mais nous pensons que ces grandes catégories ne relèvent pas de l'action gouvernementale. C'est aux scientifiques et aux journalistes qu'il faut laisser la libre recherche de vérité ; c'est à chaque individu de s'occuper de ses affaires amoureuses. Ni le gouvernement ni le Parlement n'ont à s'en mêler. C'est en cela que notre démocratie est libérale : l'Etat ne contrôle pas entièrement la société civile ; à l'intérieur de certaines limites, chaque individu reste libre.

Il en va ainsi de l'identité nationale : ce n'est pas un hasard si, pour l'instant, aucune démocratie libérale n'a confié sa protection à un ministère. Qu'entend-on par cette formule : "identité nationale" ? Il faut rappeler que, non exceptionnellement, mais partout et toujours, il s'agit d'une identité mouvante, en constante évolution. Seules les nations mortes ont acquis une identité immuable. La société française de 2007 n'a que peu de traits communs avec celle de 1907, et encore moins avec celle de 1707. Si l'identité ne devait pas changer, la France ne serait pas devenue chrétienne, dans un premier temps ; laïque, dans un deuxième.

L'identité évolue, d'abord, parce que les intérêts des groupes qui la composent ne coïncident pas entre eux, et que ces intérêts forment des hiérarchies instables. Par exemple, l'octroi du droit de vote aux femmes en 1944 leur a permis de participer activement à la vie publique du pays : l'identité nationale en a été transformée. De même lorsque, vingt-trois ans plus tard, les femmes ont obtenu le droit à la contraception : cela a entraîné une nouvelle mutation de l'identité nationale.

Celle-ci évolue aussi en raison du contact avec d'autres populations : américanisation des moeurs, européanisation des institutions, ou encore, aujourd'hui, présence de minorités significatives venues du Maghreb, d'Afrique noire, d'Europe de l'Est ou d'ailleurs. Les migrations n'ont, elles non plus, rien d'exceptionnel, puisqu'on sait qu'un Français sur quatre a un parent ou un grand-parent immigré. Or, en proposant un ministère traitant ensemble de l'identité nationale et de l'immigration, le candidat à la présidentielle suggère un rapport négatif entre les deux : l'immigration est ce dont il faut protéger l'identité française. Ce faisant, il oublie que cette identité, comme celle de toutes les grandes nations, est le produit, aussi, des rencontres entre populations, depuis le temps des Gaulois, Francs et Romains jusqu'à aujourd'hui. L'impact qu'ont ces rencontres sur l'identité française est la preuve que celle-ci est toujours vivante.

Qu'est-ce qu'être français ? Le candidat explique : "La France, ce n'est pas une race, pas une ethnie", et en cela il a raison. Il poursuit : "La France, c'est tous les hommes qui l'aiment, qui sont prêts à défendre ses idées, ses valeurs... Etre français, c'est parler et écrire le français." Ce sont là des formules inconsistantes : il y a évidemment beaucoup de non-Français, hors de France, qui aiment ce pays, qui parlent et écrivent sa langue ; réciproquement, un certain nombre de Français, on le sait hélas, sont analphabètes : cela ne les empêche pas d'être de bons Français... Mais surtout, l'amour n'a rien à faire ici (pas de ministère de l'amour) : la citoyenneté ne se définit pas par des sentiments, seuls les Etats totalitaires rendent l'amour de la patrie obligatoire.

Le candidat poursuit : "L'identité française est un ensemble de valeurs non négociables", et il cite à titre d'exemple : "La laïcité, l'égalité homme-femme, la République et la démocratie." Ces valeurs sont belles, et l'on doit effectivement les défendre. Mais sont-elles spécifiquement françaises ? Démocratie et République sont revendiquées bien au-delà des frontières hexagonales, égalité et laïcité font partie de la définition même de ces régimes politiques. Au vrai, ces valeurs appartiennent non à l'identité française, mais au pacte républicain auquel sont soumis les citoyens et les résidents du pays.

Ce n'est pas parce qu'elle est contraire à l'identité française que la soumission des femmes est condamnable. C'est parce qu'elle transgresse les lois ou les principes constitutionnels en vigueur. L'identité nationale, elle, échappe aux lois, elle se fait et défait quotidiennement par l'action de millions d'individus habitant ce pays, la France.

Il serait souhaitable que le candidat renonce à son projet d'un ministère de l'identité ; ou, sinon, qu'il n'ait pas l'occasion de mettre son projet à exécution.
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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par cosaque le Mar 20 Mar 2007, 14:41

Je recherche un entretien avec l´historien Pierre Nora d´hier dans le même journal mais je ne trouve plus le lien....

Je réécris le dernier paragraphe car il complète un peu les idées de l´article de Todorov (un ami à moi Mr.Red )

" L'insertion des minorités - religieuses, régionales, sexuelles - dans la collectivité nationale les a désenlisées de leur propre histoire. Mais elles ont du coup valorisé leur mémoire, faite de récupération d'un passé, vrai ou faux. L'émancipation mémorielle est un puissant corrosif de l'histoire, qui était au centre de l'identité française. Nous avons intérêt à ce que les politiques prennent conscience des nouvelles données. La succession des identités nous en donnera de nouvelles. La nation de Renan, funèbre et sacrificielle, ne reviendra plus. Les Français ne veulent plus mourir pour la patrie, mais ils en sont amoureux. C'est peut-être mieux. Au fond, ce n'est pas la France qui est éternelle, c'est la francité. "
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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par Nonette le Jeu 22 Mar 2007, 13:56

Ajoutons à cela qu'un quart des Français a un parent ou grand parent au moins qui est étranger, et que l'intégration ce n'est pas un processus individuel (d'un type s'intégrant dans un ensemble) mais collectif (une dialectique partant des capacités intégratrices de l'ensemble sur chacunes de ses parties) qui se fait par étapes (c'est pas mal au fait l'coup des migrants qui doivent connaître le français avant de venir en France, sous-entendu s'intégrer avant de poser le pied sur le sol français) et on aura bien compris que ce ministère n'est rien d'autres qu'un appel du pied aux électeurs de Lepen, une démagogie mensongère et xénophobe qui entend opposer migrants, "faux Français" (migrants et descendants de migrants ayant acquis la nationalité) et "vrais Français". Ce qui est préoccupant c'est que selon les fameux sondages-qui-ne-sont-pas-la-vérité-mais-que-tout-le-monde-brandit 55 % des "Français" seraient pour ce ministère et qu'il n'y a pas eu à ma connaissance de mobilisation contre cette proposition, à l'exception de prises de positions orales et écrites, à l'instar de celle de Todorov (merci Ancolie pour celle-ci).

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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par La-garance-voyageuse le Jeu 22 Mar 2007, 15:31

Même si je suis plutôt d'accord avec Monsieur Todorov une chose insidieuse qui me titille :

C'est en cela que notre démocratie est libérale :

Le terme "libérale" est dangereux, il n'a pas aujourd'hui valeur d'induire la liberté si ce n'est celle du libre-échange économique.
"Libéral" à remplacer "capitaliste" et je trouve l'emploi ici sujet à caution. Même si j'entends bien le propos.

Je me méfie du langage et des images qu'il sous-tend, de ce qui insidieusement nous formate l'esprit, et je ne crois pas que l'emploi des mots soit "innocent". Au risque de paraître rabat-joie et pointilleuse et de donner encore une référence.

A lire : "LQR la propagande au quotidien" d'Eric Hazan

"De modernité à gouvernance en passant par transparence, réforme, crise, croissance ou diversité : la Lingua Quintae Respublicae (LQR) travaille chaque jour dans les journaux, les supermarchés, les transports en commun, les "20 heures" des grandes chaînes, à la domestication des esprits. Comme par imprégnation lente, la langue du néolibéralisme s'installe : plus elle est parlée, et plus ce qu'elle promeut se produit dans la réalité. Créée et diffusée par les publicitaires et les économistes, reprise par les politiciens, la LQR est devenue l'une des armes les plus efficaces du maintien de l'ordre.
Ce livre décode les tours et les détours de cette langue omniprésente, décrypte ses euphémismes, ses façons d'essorer les mots jusqu'à ce qu'ils en perdent leur sens, son exploitation des "valeurs universelles" et de la" lutte antiterroriste". Désormais, il n'y a plus de pauvres mais des gens de condition modeste, plus d'exploités mais des exclus, plus de classes mais des couches sociales. C'est ainsi que la LQR substitue aux mots de l'émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission."

De 1933 à 1945, Victor Klemperer, professeur juif chassé de l'université de Dresde, tient un journal où il décrit la naissance et le développement d'une langue nouvelle, celle de l'Allemagne nationale-socialiste. Il publie ce texte en 1947 sous le titre "LTI-Notizbuch Eines Philologen" - "LTI- Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIème Reich"

"L'effet le plus puissant de (la propagande nazie), note-t-il, ne fut pas produit par des discours isolés, ni par des articles ou des tracts, ni par des affiches ou des drapeaux, il ne fut obtenu par rien de ce qu'on était forcé d'enregistrer par la pensée ou la perception. Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du plus grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente".
Pour Klemperer, le IIIè Reich n'a forgé que très peu de mots, mais il a "changé la valeur des mots et leur fréquence (…) assujetti la langue à son terrible système, gagné avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret".

LQR Lingua Quintae Respublicae donc en hommage à Victor Klemperer.
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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par badtrip le Jeu 22 Mar 2007, 16:18

Depuis le 19eme, libéral a signifié à peu près le contraire du sens que tu dénonces, sens qu'il a pris à peu près depuis une quinzaine d'années à peine. Je pense que Todorov s'en tient au sens "classique", et qu'on peut lui pardonner ça.
D'autre part, Nonette, il me semble que Simone Weil s'est fâchée aussi contre le fameux ministère, non ?

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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par Nonette le Jeu 22 Mar 2007, 17:08

Ah ce bon vieux débat sur libéralisme politique et économique ! Oui Garance, ce n'est pas un pur produit du glissement de langage (j'ai entamé le bouquin que tu cites par ailleurs qui est pas mal du tout mais que j'ai prêté à une keupine qui le squatte en toute impunité). La question "insidieuse" à mon sens serait plutôt autour de la collusion entre le libéralisme politique (la démocratie pour aller vite) et le libéralisme économique à la loi du marché-régulateur absolu. Il y a à mes yeux une parfaite incompatibilité entre les deux, et le libéralisme économique s'accomode bien mieux d'un certain autoritarisme (rapport aux libertés d'expression, de contestation, et de circulation par exemple) que des libertés politiques. Après ça donne des débats sur la place et le rôle de l'Etat, et les libertés politiques en la matière, et c'est encore une autre paire de manches. Pour le coup, je suis persuadée comme Badtrip que Todorov (qui a écrit d'autres chouettes trucs, notamment sur le devoir de mémoire) utilise l'adjectif dans cette assertion et non pas-du-tout dans un sens économique. La laisser à ce domaine exclusivement ne serait-ce pas aussi une manière de l'abandonner et de laisser les libéraux "économiques" en disposer comme ils l'entendent en effectuant des glissements sémiques tandis que les faits disent autre chose ?
Bref c'est un autre sujet.

Ouais Simone Weil n'a pas aimé. Et encore heureux, manquerait plus que ça. Sauf qu'elle s'est ralliée à Sarkozy, n'a pas remis en cause son ralliement, et l'a juste ouvert vite aif' (à mon sens) sur le sujet. Simone Weil c'est pas une manif non plus. Je pensais à ça, surtout quand je causais mobilisation.

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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par La-garance-voyageuse le Ven 23 Mar 2007, 13:14

Je suis d'accord avec toi Nonette, je pense que Todorov l'emploi bien dans le sens de "démocratie libérale" version 18ème siècle.

La laisser à ce domaine exclusivement ne serait-ce pas aussi une manière de l'abandonner et de laisser les libéraux "économiques" en disposer comme ils l'entendent en effectuant des glissements sémiques tandis que les faits disent autre chose ?

Encore une fois tout à fait d'accord, la langage comme la politique sont des domaines à nous (ré)approprier.

C'est difficile !!

Donc en gros mon post précédent était une erreur…
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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par Nonette le Ven 23 Mar 2007, 14:46

Dans le genre désinformée/désinformante j'suis bien au taquet.
Y a un pétition qui circule sur le ouèbe "d'intellectuels engagés" pas forcément têtes d'affiche (cf. autre topic de débat), si y a des intéressées je posterai, et puis y paraît qu'y a un milliard de fronts se bougeant avec les raffles des parents devant les écoles et les expulsions à tour de bras, et donc cent mille manifs. Pendant c'temps, je bosse ma thèse, je déprime sec, m'enrhume, me prends gravement la tête sur ce que je vais bien pouvoir voter avec le danger Sarko/Bayrou qui me fait renier mes positions habituelles, et j'suis complètement out du mouvement social en disant des conneries dessus. Une vraie connasse d'intello-bobo, quoi.

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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par badtrip le Sam 24 Mar 2007, 17:47

ça m'intéresse la pétition des intellectuels engagés, si tu as le temps de la poster...

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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par Nonette le Dim 25 Mar 2007, 11:53

En fait c'est surtout des universitaires, des spécialistes des migrations et relations inter-ethniques.

Voilà le texte :
Spécialistes de l'immigration, de la colonisation, de sciences de la société, nous ne pouvons accepter qu'une campagne présidentielle se joue sur de prétendues oppositions entre immigration et identité nationale. Cette notion d'identité est posée comme monolithique et immuable. Or, plus que toute autre société, la société française s'est construite à travers les immigrations, comme un creuset intégrant la pluralité, s'enrichissant d'elle. Son histoire est indissociable également de cinq siècles de colonisation, des conflits mais aussi des liens noués entre Nord et Sud. L'affaire Dreyfus, Vichy montrent que chaque fois que l'on a prétendu poser les problèmes sociaux en fonction de l'obsession de la pureté des origines, cela a abouti à de graves crises, à un recul de la démocratie.

Et un lien où l'on peut signer :
http://www.liberation.fr/rebonds/240436.FR.php

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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par badtrip le Dim 25 Mar 2007, 14:58

Merci Nonette!

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Re: Quand Monsieur Todorov...

Message par Nonette le Lun 02 Avr 2007, 10:51

Un autre texte pas mal sur le sujet de "l'identité nationale" et toutes ses scories nauséabondes :

L’identité nationale : une régression historique et politique
Par Laurent Mucchielli*

Texte mis en ligne sur le site du MPE, vendredi 30 mars 2007 :
http://www.mouvement-egalite.org/article.php?id_article=110


Contrairement à la rhétorique de ses promoteurs, l’identité nationale n’est pas un tabou qu’ils auraient le courage d’enfreindre. Pas plus que l’immigration et l’intégration. Voici au contraire près de vingt-cinq ans que l’on ne cesse d’en parler dans le débat public français. L’extrême droite s’en est emparée au début des années 1980 et c’est son fonds de commerce depuis lors. Mais une partie de la droite « républicaine » y a toujours été sensible, et une partie de ses dirigeants a toujours tiré sur cette corde dans un but électoraliste. A t-on oublié les petites phrases sur « le seuil de tolérance dépassé » et sur « le bruit et les odeurs », prononcées en juin 1991 par un certain... Jacques Chirac ? La droite n’en a du reste pas le monopole, comme les propos d’un Georges Frèche (Président de la région Languedoc-Roussillon, tardivement et laborieusement exclu par le Parti Socialiste) en ont depuis longtemps témoigné. C’est dire si la stratégie de Nicolas Sarkozy n’abuse personne, et s’il est affligeant de constater que Ségolène Royal s’empresse (comme Lionel Jospin en 2002 sur la sécurité) de singer son adversaire.

Que cette stratégie soit électoralement payante pour la droite est probable. Le sondage commandé par la chaîne LCI et par Le Figaro (13-15 mars) indique ainsi que les sympathisants du Front National approuvent l’idée d’un ministère de l’identité nationale quasi unanimement et que ceux de l’UMP la soutiennent à plus de 80 %. Suivent les sympathisants de l’UDF qui sont d’accord à près de 60 %, tandis que la plupart des sympathisants des partis de gauche désapprouvent. Comme quoi la différence entre la droite et la gauche n’a peut-être pas totalement disparu... Hélas la peur, le repli sur soi et la frilosité menacent de l’emporter chez une majorité de nos concitoyens, qui ne sont pourtant pas tous xénophobes. Aussi voudrait-on donner quelques arguments supplémentaires pour les convaincre que cette idée d’un ministère de l’identité nationale et/ou de l’immigration constitue une terrible régression.

Premièrement, qu’on le veuille ou non, l’idée d’un ministère de ce type rappelle une autre période de l’histoire de France : les années 1930. Appelés pour reconstruire et repeupler la France après la boucherie de 14-18, les étrangers étaient plus de 3 millions à travailler dur dans la France de l’époque, Italiens et Polonais en tête. Mais quand vint la crise, le chômage, la misère et la délinquance, alors on ne voulut plus des « ritals », « polaks » et autres « métèques ». La xénophobie populiste se déchaîna, au nom notamment de... l’identité nationale menacée. Les étrangers furent ainsi les boucs émissaires de la crise et de ce que certains appelaient (déjà) le « déclin de la France »..., avant que le vieil antisémitisme revienne se mêler à la partie et que le régime de Vichy réalise finalement la synthèse de tous les racismes au nom de (déjà aussi) « la France aux Français ». Rappeler cela, ce n’est pas faire un procès d’intention à quiconque. C’est signifier en revanche qu’on ne peut pas prétendre puiser en toute innocence dans la mémoire collective des expressions aussi fortes et aussi connotées.

Deuxièmement, après le sommet de barbarie que fut la Deuxième guerre mondiale en Europe, il se trouva une génération d’hommes et de femmes politiques pour comprendre que c’étaient notamment les idéologies nationalistes qui nous y avaient mené. Ceux-là inventèrent le rêve européen et commencèrent à le faire exister. Ce rêve est aujourd’hui en panne parce que leurs successeurs ne parvinrent pas à donner à l’Europe une consistance autre qu’économique. Mais la voie du progrès demeure celle qu’ils tracèrent : le dépassement des nationalismes, la recherche d’une identité commune qui fasse que l’on puisse se reconnaître les uns les autres, les uns dans les autres, sans que cela implique que l’on renie ou que l’on renonce à quoi que ce soit dans les multiples facettes de ce qui constitue nos identités individuelles.

Troisièmement, la modernité se caractérise précisément par la reconnaissance et la valorisation de la pluralité des éléments qui constituent l’identité individuelle. Nos sociétés occidentales se composent de personnes qui se définissent par des genres (je suis une femme ou un homme, hétérosexuel ou homosexuel), par des lignées familiales (je suis le fils ou la fille d’un tel et j’en ai hérité plus ou moins consciemment beaucoup de choses), par des origines géographico-culturelles (je suis de telle origine qui a forgé une partie de mes goûts, de mes habitudes, de mes sensations), parfois par des lieux de vie ou encore par des professions, bref par l’appartenance à des groupes ou à des communautés multiples. La communauté nationale en fait bien entendu partie. Je suis aussi Français, pétri d’une histoire qui a eu ses hontes et ses gloires, ses tyrans et ses libérateurs. Je me sens également « chez moi » en France, j’aime mon pays et, lorsque je regarde une compétition sportive, je peux dire « que le meilleur gagne » mais je vibre évidemment pour l’équipe de France... Cette communauté nationale me constitue, mais elle n’est pas et ne saurait être l’unique, ni même forcément la principale de mes appartenances. En tous cas pas s’il s’agit d’écraser toutes les autres. La modernité, c’est la pluralité des identités. Certes, l’époque actuelle se caractérise incontestablement par un déficit d’identité commune et par un questionnement sur le désir et sur les conditions du vivre-ensemble. Mais l’identité nationale n’en est pas le remède, c’est un plat réchauffé devenu rance, c’est une idée étriquée.

Enfin, quatrièmement, la France n’est pas une « nation » préconstituée qui serait menacée par des éléments exogènes appelés « immigrés ». Cette opposition est une pure illusion, et un mensonge historique. Il faut regarder la France de 2007 pour ce qu’elle est : une société multiraciale et en partie multiculturelle. Et il faut cesser de considérer que l’immigration est en soi un « problème ». Comme l’ont montré les historiens, la France est fondamentalement un pays d’immigration, qui n’a cessé de se constituer dans et par les millions d’immigrants qui sont venus s’y installer et y fonder leur famille. L’immigration a toujours été une chance et une ressource pour notre pays. Aujourd’hui encore, la France doit son dynamisme démographique aux dernières vagues d’immigrants. Et ce qui a permis à ce « creuset français » d’exister et de réussir, ce n’est pas l’adhésion passionnée à la mythologie nationaliste ni la lecture émerveillée des aventures d’Astérix le Gaulois... Ce qui l’a permis, c’est la capacité du pays à intégrer économiquement, scolairement et politiquement ces vagues successives de migrants venus le constituer et le fortifier. Dès lors la question se renverse : elle n’est plus d’interroger le prétendu problématique « désir d’intégration » des immigrés (pourquoi croit-on qu’ils ont migré ? Pour rester en marge des autres ?), mais d’interroger le projet collectif de la société d’accueil. Sommes-nous capables de réinventer un système économique qui donne une place à tout le monde ? Sommes-nous capables de comprendre que l’école ne peut pas être la matrice de la citoyenneté si elle ne fait que reproduire et sanctionner les inégalités de départ entre les familles ? Sommes-nous capables de réinventer une nouvelle fois un compromis républicain qui respecte la pluralité des identités tout en donnant à chacun le désir et les moyens de participer à l’écriture d’un destin collectif ?

Telles sont les véritables questions d’avenir sur lesquelles on voudrait entendre réfléchir monsieur Sarkozy et madame Royal, plutôt que de les voir surfer sur les inquiétudes de nos concitoyens en recherchant dans les manuels d’histoire des symboles vidés de leur contenu, au risque d’exhumer du passé un nationalisme qu’on espérait mort et enterré.

*Laurent Mucchielli, sociologue et chercheur au CNRS (Cesdip), est l’auteur de nombreux ouvrages qui font référence, notamment "Violences et Insécurité - Fantasmes et réalités dans le débat français" (Ed. La Découverte, 2001 et 2002) et " Le scandale des ’tournantes’" (Ed. La Découverte, 2005). Il a codirigé, avec Véronique Le Goaziou, "Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005" (Ed. La Découverte, 2006 et 2007).

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