Si la gauche relisait Orwell...

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Si la gauche relisait Orwell...

Message par Poet le Sam 01 Aoû 2009, 16:52



Célèbre pour sa critique visionnaire de l'enfer totalitaire, l'auteur de "1984" avait surtout partagé le sort des ouvriers et dénoncé la pauvreté dans nos démocraties. Des thèmes qui, soixante ans après la mort de l'écrivain anglais, résonnent d'une singulière modernité.

George Orwell (1903-1950), l'un de ces écrivains-journalistes bourlingueurs qui firent les belles heures de la littérature des années 1930 et 1940, n'est pas que l'auteur de 1984. C'est au présent que, près de soixante ans après sa mort, cet écrivain et intellectuel parle à l'homme du XXIe siècle. Simon Leys, Bernard Crick, Jean-Claude Michéa ou Bruce Bégout, dans leurs essais récents ou récemment réédités, soulignent combien ses thèmes – pauvreté, totalitarisme, liberté individuelle, propagande, presse ou idées de gauche –, forgés tout au long d'une vie d'homme curieux et engagé, résonnent d'une singulière et inquiétante modernité. Et qu'Orwell soit de la première moitié du XXe siècle ne change rien à l'affaire : la méfiance instinctive qu'il a toujours entretenue envers les systèmes aux discours bien ficelés, la critique qu'il n'a cessé de porter contre les démocraties, coupables à ses yeux de sous-estimer les inégalités sociales, témoignent non seulement de l'acuité de son regard, mais de sa générosité envers le peuple. Et de telle manière, dans un style si vivant et percutant, que le lire ou le relire aiguise la réflexion sur nos sociétés contemporaines.
George Orwell, de son vrai nom Eric Blair, naquit en Inde, dans l'Etat du Bihar, fit ses études au distingué collège d'Eton avant d'intégrer les rangs de la police birmane. Expérience qui, loin d'éveiller une vocation policière, engendra surtout le dégoût du colonialisme (Une histoire birmane, 1934). C'est sans doute mû par un secret sentiment de culpabilité, doublé d'une volonté de s'inscrire dans les pas de Jack London, qu'il partage alors l'existence des chemineaux et des clochards - dont il tirera Dans la dèche à Paris et à Londres (1933) - et qu'il mène une longue enquête sur les mineurs du nord de l'Angleterre, à Wigan, Barnsley ou Sheffield (Le Quai de Wigan, 1937). Si Orwell, avec son mètre quatre-vingt-dix, rampe ainsi dans les galeries des mines, c'est moins pour l'éventuel matériau romanesque que pour forger son écriture politique.
« Son socialisme s'abreuve directement
à sa propre expérience
vécue de l'humiliation sociale
et de la solidarité des humbles. »

Socialiste, il l'est autant par empathie intuitive pour le peuple que par culture livresque : « Son socialisme s'abreuve directement à sa propre expérience vécue de l'humiliation sociale et de la solidarité des humbles », analyse le philosophe Bruce Bégout dans l'excellent essai De la décence ordinaire. Une adhésion quasi charnelle le conduit ainsi à louer la « common decency », c'est-à-dire le sens moral inné de la classe ouvrière.
Cette volonté d'être au plus près des gens ordinaires qui écrivent l'histoire le mène enfin en Espagne, pour combattre Franco. Orwell s'engage dans les rangs du Poum (Parti ouvrier d'unification marxiste), aux côtés des Catalans d'obédience trotskiste. Dans Hommage à la Catalogne (1938), on retrouve cet amour du peuple, compassionnel selon certains, mais surtout franc, sans arrière-pensées. Certes, l'Orwell surplombant tous les autres de sa haute taille - pour le bonheur d'un sniper franquiste, qui le blessera d'une balle dans le cou - n'est pas dupe de l'incroyable désordre qui règne dans cette armée de volontaires. La guerre est une succession de temps morts, de chasses aux poux et aux rats (engeance détestée par notre brigadiste), d'inutiles séances de maniement d'armes... Mais il a le sentiment d'être à sa place, de combattre le fascisme - bientôt aussi les communistes staliniens, qui voudraient éradiquer tous les opposants anarchistes.
Antifasciste et antistalinien ? La position, en ces temps où il fallait forcément choisir son camp, n'est pas commode. Mais George Orwell l'assume. En 1938, il adhère à l'Independent Labour Party, la gauche radicale antistalinienne anglaise et, la guerre approchant, reste socialiste internationaliste tout en se revendiquant patriote. Réformé pour tuberculose, il se résout, dans les années 1940, à ne combattre qu'avec sa machine à écrire. Pour lui, tout est politique. Dans ses chroniques à la BBC, dans celles surtout qu'il donne au journal de gauche Tribune, il peut partir d'un fait anodin, d'une scène de rue pour tenter d'en décrypter la vraie signification. Il n'épargne personne. Ses cibles ? Les ravages des propagandes nazie et stalinienne (La Ferme des animaux, 1945), mais aussi une démocratie anglaise gangrenée par les injustices sociales.

« Parler de liberté n'a de sens qu'à condition
que ce soit la liberté de dire aux gens
ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre. »

Si George Orwell adore son pays, ce « fouillis » de villes enfumées et de petites routes sinueuses et vertes, il veut en débusquer les lâchetés pour mieux en souligner les traits de courage. « Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre. » Aussi fustige-t-il certains intellectuels de gauche : alignés sur les thèses de Moscou, ils mentent, estime-t-il, et, trop nourris de phrases toutes faites, ils ne comprennent rien à ceux, affamés, qu'ils sont censés défendre. Aussi dénonce-t-il également l'état de la presse, notamment celle à gros tirage, comme le Daily Mirror : ignorant volontairement les questions internationales, elle est aux mains d'« une poignée de capitalistes qui ont intérêt au maintien du capitalisme et qui tentent donc d'empêcher les gens d'apprendre à penser ».
A la lecture de ses chroniques dans Tribune, on comprend que l'ambition de George Orwell est de « transformer l'écriture politique en art » et de rétablir le centre de gravité entre langage et vérité. Pamphlets et slogans l'intéressent parce qu'ils pervertissent certains mots auxquels il faut redonner leur vrai sens, histoire que l'homme de la rue ne se laisse pas vriller les tempes par de simples slogans sur le fascisme ou le communisme - tel le personnage d'Un peu d'air frais (1939). George Orwell ne prend jamais ses lecteurs de haut, mais sollicite leur exigence et leur réflexion. Première condition, pensait-il, d'une liberté individuelle et collective toujours à conquérir.
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Re: Si la gauche relisait Orwell...

Message par ~ Lily Dreams ~ le Sam 01 Aoû 2009, 20:28

Je ne connaissais que 1984, d'Orwell... Merci donc pour cet article culturel, Poet Smile
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~ Lily Dreams ~
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